
SAINTE THERESE DE L’ENFANT JESUS ET DE LA SAINTE FACE
Thérèse de Lisieux, (en religion, sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face), plus connue sous les noms de sainte Thérèse de Lisieux et sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, née le 2 janvier 1873 à Alençon et voilée le 30 septembre 1897 à Lisieux, est une religieuse carmélite française.
Déclarée Sainte et docteur de l’Église par l’Eglise catholique, elle est une des plus grandes mystiques du XIXème siècle. Inconnue de son vivant, sa renommée et sa dévotion se sont répandues dans le monde entier après la publication posthume de ses écrits autobiographiques, sous le titre de l ‘ Histoire d’une âme .
Le père de Thérèse, Louis Martin, exerce le métier d’horloger, dans lequel il excelle. Sa mère est déjà connue, dans les années 1850, comme dentellière au point d’Alençon et gère bientôt une petite entreprise, au 36 rue Saint-Blaise, dont Louis devient l’administrateur en 1870. Il a pour cela vendu son horlogerie à laquelle il était si attaché afin d’assister son épouse dans son entreprise devenue prospère. Elle emploie alors jusqu’à une vingtaine d’ouvrières.
Les deux époux, de très grande piété, font donc partie de la petite bourgeoisie aisée d’Alençon, d’autant que le mari a fait d’excellents placements.
Louis aurait voulu devenir chanoine dans la congrégation des chanoines réguliers du Grand Saint Bernard mais sa méconnaissance du latin l’en empêcha. Zélie-Marie voulait entrer au couvent, comme sa sœur aînée Marie-Louise mais la supérieure la persuade de n’en rien faire.
Louis et Zélie-Marie se rencontrent en 1858 sur le pont Saint-Léonard d’Alençon et se marient le 13 juillet 1858 en l’église Notre-Dame (élevée au rang de Basilique mineure en 2009). Ils envisagent de vivre comme frère et sœur dans une continence perpétuelle.
Leur confesseur les en ayant dissuadés, ils ont neuf enfants, dont quatre qui meurent en bas âge tandis que les cinq autres, toutes des filles, deviennent religieuses :
- Marie-Louise, née le 22 février 1860, carmélite à Lisieux en 1886 — sœur Marie du Sacré-Coeur — morte le 19 janvier 1940 ;
- Marie-Pauline née le 7 septembre 1861, carmélite à Lisieux en 1882 — sœur puis mère Agnès de Jésus — morte le 28 juillet 1951 ;
- Léonie, née le 3 juin 1863, clarisse en 1886 puis visitandine à Caen en 1894 — sœur Françoise-Thérèse — morte le 16 juin 1941 ;
- Marie-Hélène, née le 13 octobre 1864, morte le 22 février 1870 ;
- Marie-Joseph-Louis, né le 20 septembre 1866, mort le 14 février 1867 ;
- Marie-Joseph-Jean-Baptiste, né le 19 décembre 1867, mort le 24 août 1868);
- Céline, née le 28 avril 1869, carmélite à Lisieux en 1894 — sœur Geneviève de la Sainte-Face — morte le 25 février 1959 ;
- Marie-Mélanie-Thérèse, née le 16 août 1870, morte à sept semaines ;
- Thérèse, née le 2 janvier 1873, carmélite à Lisieux en 1888 — sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face — morte le 30 septembre 1897 à 24 ans.
Enfance
Dernière née de Louis et Zélie Martin, commerçants à Alençon, Thérèse Martin perd sa mère à l’âge de quatre ans. Sa famille s’installe alors à Lisieux, aux Buissonnets. Elle grandit dans un milieu très fervent, entourée de ses quatre sœurs aînées qui entreront toutes au couvent. Marie-Pauline est la première à entrer au Carmel de Lisieux, suivie de Marie-Louise. Ayant elle aussi ressenti un appel à la vie religieuse, elle entre à son tour au carmel à l’âge de quinze ans, après être allée en pélerinage à Rome pour demander au pape Léon XIII une dispense en raison de son jeune âge. Après neuf années de vie religieuse, elle meurt de tuberculose le 30 septembre 1897 à l’âge de vingt-quatre ans.
Dans les deux dernières années de sa vie, Thérèse de l’Enfant-Jésus écrit à la demande de ses supérieurs le récit de son parcours spirituel depuis son enfance. La publication posthume de ces manuscrits, sous le titre Histoire d’une âme, rencontre un immense succès en France et à l’étranger. Sa dévotion et sa réputation de sainteté se diffusent rapidement au début du XXème siècle, y compris parmi les poilus pendant la Première Guerre mondiale.
Elle est béatifiée en 1923 et canonisée en 1925 par le pape Pie XII.
Lors du centenaire de sa mort en 1997, elle est proclamée 33ème docteur de l’Eglise par le pape Jean-Paul II, devenant la troisième sainte élevée à ce rang après Thérèse d’Avila et Catherine de Sienne et avant Hildegarde de Bingen (proclamée en 2012 par Benoît XVI. Elle est fêtée dans l’Église catholique le 1er octobre.
Sa spiritualité de la « petite voie » ou de « l’enfance spirituelle » a inspiré de nombreux croyants dans le monde. Elle consiste à rechercher la sainteté dans les actes de la vie quotidienne, en reconnaissant avec humilité ses imperfections et en s’appuyant, comme un enfant, sur la confiance dans la miséricorde divine. Dans ses écrits, elle met l’amour au centre de la vie chrétienne.
La Basilique Sainte Thérèse de Lisieux, construite de 1929 à 1954, reçoit près d’un million de visiteurs par an, faisant de Lisieux le deuxième lieu de pèlerinage français après Lourdes. Les reliques de la sainte, conservées au carmel de Lisieux, ont voyagé dans une soixantaine de pays.
Alençon
Marie-Françoise-Thérèse Martin naît au 36, rue Saint-Blaise à Alencon le 2 janvier 1873. Elle est baptisée le 4 janvier 1873 à l’église Notre Dame d’Alençon. Son parrain est Paul Boul, fils d’un ami de la famille et sa marraine, sa sœur aînée Marie ; tous les deux sont âgés de treize ans.
En mars, âgée de deux mois, elle frôle la mort et doit être confiée à une nourrice, Rose Taillé, qui a déjà nourri deux enfants du couple Martin.
Elle se rétablit et grandit dans la campagne normande, dans cette ferme de Semallé, distante de 8 kilomètres. À son retour à Alençon, le 2 avril 1874, sa famille l’entoure d’affection. Pour sa mère, « elle est d’une intelligence supérieure à Céline mais bien moins douce et surtout d’un entêtement presque invincible. Quand elle dit non, rien ne peut la faire céder ». Espiègle et malicieuse, elle réjouit sa famille par sa joie de vivre, même si elle pleure souvent.
Elle grandit alors dans cette famille de fervents catholiques qui assistent chaque matin à la messe de 5 h 30, respectent rigoureusement le jeûne et prient au rythme de l’année liturgique. Les Martin pratiquent également la charité et accueillent à l’occasion un vagabond à leur table, visitent les malades et les vieillards. Même si elle n’est pas la petite fille modèle décrite plus tard par ses sœurs, Thérèse est sensible à cette éducation. Ainsi, elle joue à la religieuse, cherche souvent à « faire plaisir à Jésus » et s’inquiète de savoir s’il est content d’elle. Un jour, elle va jusqu’à souhaiter à sa mère de mourir ; grondée, elle explique que c’est parce qu’elle lui souhaite le bonheur du Paradis .
En 1865, Zélie Martin ressent une douleur au sein. En décembre 1876, un médecin lui révèle la gravité de cette « tumeur fibreuse » : il est trop tard pour tenter une opération.
Le 24 février 1877, Zélie perd sa sœur Marie-Louise, morte de la tuberculose au couvent de la Visitation du Mans, où elle vivait sous le nom de sœur Marie-Dosithée. Après cette mort, le mal empire et la malade souffre de plus en plus, même si elle le cache à sa famille.
En juin 1877, Zélie part à Lourdes en pèlerinage dans l’espoir d’y être guérie mais le miracle n’a pas lieu. Elle meurt le 28 août 1877, après plusieurs jours d’agonie.
À quatre ans et demi, Thérèse est orpheline de mère. Elle en est profondément marquée. Plus tard, elle considère que « la première partie de sa vie s’est arrêtée ce jour-là ». Elle choisit alors sa sœur Pauline, âgée de presque 16 ans, comme mère de substitution.
Arrivée à Lisieux
En novembre 1877, Louis et ses cinq filles s’installent à Lisieux, bourgade de 16 000 habitants, pour se rapprocher d’sidore Guérin, pharmacien et frère de Zélie, qu’un conseil de famille a désigné subrogé tuteur des enfants. Isidore Guérin et son épouse sont persuadés que c’est la solution la plus sage. Ils sont parvenus à convaincre Louis, d’abord réticent, de faire ce voyage. Pour accueillir la famille Martin, ils ont trouvé une maison bourgeoise entourée d’un parc : les Buissonnets. L’oncle Isidore, pharmacien à Lisieux, est actif politiquement : monarchiste convaincu, il défend le pape Léon XIII et le développement du catholicisme social.
Louis, qui a vendu le commerce familial d’Alençon et vit désormais de ses rentes, se consacre à ses filles et en particulier à Thérèse, qu’il appelle sa « petite reine ». Il l’emmène souvent en promenade aux alentours. Marie, âgée de dix-sept ans, prend en main le fonctionnement de la maison avec l’aide d’une bonne (domestique). Pauline, seize ans, s’occupe quant à elle de l’éducation des deux petites, spécialement de Thérèse.
Thérèse ressent profondément le changement d’atmosphère : à l’animation de la boutique d’Alençon, toujours pleine de clientes et d’ouvrières, succèdent le silence et la solitude de cette demeure retirée où l’on reçoit peu. Sa mère lui manque d’autant plus ; elle écrit : « À partir de la mort de maman, mon heureux caractère changea complètement ; moi si vive, si expansive, je devins timide et douce, sensible à l’excès ». Malgré l’amour que lui prodiguent son père et Pauline, sa « maman », la vie est austère aux Buissonnets. C’est pour elle, « la seconde période de son existence, la plus douloureuse des trois ».
Les dimanches et les fêtes mettent un peu de fantaisie dans la vie bien réglée de la fillette : on assiste à la messe à la cathédrale Saint-Pierre, où l’on retrouve les Guérin, puis c’est un joyeux repas chez eux. Thérèse passe parfois l’après-midi avec l’une de ses sœurs, chez ses cousines Jeanne et Marie.
À sept ans, en 1880, Thérèse se confesse pour la première fois. Elle ignore alors crainte et scrupules : « Depuis je retournais me confesser pour toutes les grandes fêtes et c’était une vraie fête pour moi chaque fois que j’y allais ». Le 13 mai 1880, c’est la première communion de Céline, dont elle partage la joie : « Je crois que j’ai reçu de grandes grâces ce jour-là et je le considère comme un des plus beaux de ma vie ». Elle a hâte de recevoir à son tour la communion et décide de profiter des trois années qui l’en séparent pour se préparer à l’événement.
Un incident inquiétant survient au cours d’un après-midi d’été (en 1879 ou 1880). Elle voit, d’une fenêtre donnant sur le jardin, « un homme vêtu absolument comme son père, ayant la même taille et la même démarche, seulement il était beaucoup plus courbé. Sa tête était couverte d’une espèce de tablier de couleur indécise en sorte qu’elle ne peut voir son visage. Il portait un chapeau semblable à ceux de son père. Elle le voit s’avancer d’un pas régulier, longeant son petit jardin. Aussitôt un sentiment de frayeur surnaturelle envahit son âme ». Apeurée, elle appelle son père, absent ce jour-là. Ses sœurs tentent de la rassurer ; on interroge la bonne, on fouille le jardin mais en vain. Les sœurs Martin ne trouveront de sens à cette vision que quinze ans plus tard, avec la maladie de leur père, atteint de paralysie cérébrale.
Scolarité chez les bénédictines
À huit ans et demi, le 3 octobre 1881, Thérèse entre à son tour au pensionnat des bénédictines de Lisieux. Elle revient le soir chez elle, le pensionnat étant proche du domicile familial. Les leçons de Pauline et de Marie lui ont donné de bonnes bases et elle se retrouve en tête de classe.
Cependant, elle découvre la vie collective à laquelle elle n’est pas préparée. Persécutée par des camarades plus âgées qui la jalousent, elle pleure et n’ose se plaindre. Elle n’aime pas l’agitation bruyante des récréations. Son institutrice la décrit comme une élève obéissante, calme et paisible, parfois songeuse ou même triste. Selon l’intéressée, ces cinq années sont les plus tristes de sa vie ; elle ne trouve alors de réconfort que dans la présence de sa « Céline chérie ».
Thérèse vit comme un soulagement le retour aux Buissonnets le soir après l’école : elle retrouve alors sa famille, son univers familier, sa joie de vivre. Les jeudis et les dimanches deviennent des jours importants. Avec sa cousine Marie Guérin, elle invente un nouveau jeu : vivre en solitaire au fond du jardin. Ce sont alors des temps de silence, d’oraison, des rituels inventés auprès de petits autels installés à la buanderie.
Elle aime également la lecture, qui répond à son besoin de calme. Passionnée par les récits chevaleresques, elle éprouve une grande admiration pour Jeanne d’Arc. Elle pense être, elle aussi, née pour la gloire mais une gloire cachée : « Le Bon Dieu me fit comprendre que ma gloire à moi ne paraîtrait pas aux yeux des mortels, qu’elle consisterait à devenir une grande sainte ! »
Départ de Pauline au Carmel
Au cours de l’été 1882, alors qu’elle a neuf ans, Thérèse apprend fortuitement que sa sœur Pauline va entrer au Carmel. La perspective du départ de sa « seconde maman », la pousse au désespoir : « L’ayant appris par surprise, ce fut comme si un glaive s’était enfoncé dans mon cœur ».
Pauline, cherchant à la consoler, décrit à sa sœur la vie d’une carmélite. Thérèse se sent alors appelée elle aussi au Carmel : « Je sentis que le Carmel était le désert où le Bon Dieu voulait que j’aille aussi me cacher. Je le sentis avec tant de force qu’il n’y eut pas le moindre doute dans mon cœur : ce n’était pas un rêve d’enfant qui se laisse entraîner mais la certitude d’un appel divin ; je voulais aller au Carmel, non pour Pauline mais pour Jésus seul ».
Un dimanche, à l’occasion d’une visite au Carmel de Lisieux, elle parvient à parler seule à la supérieure, mère Marie de Gonzague. Celle-ci « croit à sa vocation » mais n’accepte pas de postulante âgée de moins de seize ans. Thérèse accepte de patienter : elle sait désormais qu’elle a trouvé sa voie. Désormais, toutes les Carmélites de Lisieux partagent l’intention confidentielle de Thérèse. Cette dernière, en sachant qu’il y a déjà une sœur Thérèse, trouve le nom de Thérèse de l’Enfant-Jésus, soutenu par la mère supérieure.
C’est le lundi 2 octobre 1882 que Pauline entre au carmel de Lisieux, où elle prend le nom de « sœur Agnès de Jésus », journée d’autant plus triste pour Thérèse, qu’elle doit également reprendre le chemin de l’école pour une nouvelle année. Sautant une classe, elle entre en troisième, où l’on prépare la première communion. L’instruction religieuse est l’une des matières importantes, une matière dans laquelle Thérèse excelle. La perspective de la communion, tant attendue, est pour elle un rayon de soleil mais, comble de malheur, elle en est exclue à cause d’un règlement récent de l’évêché, qui fixe l’âge des communiantes. L’oncle Isidore n’hésite pas à se rendre à Bayeux pour solliciter une dispense de l’évêque mais rentre bredouille.
Même la demi-heure que la supérieure accorde à Pauline pour rencontrer sa famille au parloir chaque jeudi devient pour Thérèse un supplice. La jeune carmélite la néglige un peu et il ne reste souvent que deux ou trois minutes pour lui parler : « Ah ! ce que j’ai souffert à ce parloir du carmel ! ». À dix ans, il lui semble perdre sa mère pour la seconde fois : « Je me disais au fond de mon cœur : Pauline est perdue pour moi ! »
Une étrange maladie
Vers le mois de décembre 1882, la santé de Thérèse se dégrade étrangement : elle est prise continuellement de maux de tête, de douleurs au côté. Elle mange peu, dort mal ; des boutons apparaissent. Son caractère change également : elle se fâche parfois avec Marie et se chamaille même avec Céline, pourtant si proche d’elle. Au parloir du carmel, Pauline s’inquiète pour sa jeune sœur, à qui elle prodigue conseils et réprimandes affectueuses.
Pendant les vacances de Pâques 1883, Louis Martin organise un voyage à Paris avec Marie et Léonie. L’oncle Guérin accueille de son côté Céline et Thérèse.
Le 25 mars, soir de Pâques, on évoque au repas le souvenir de Zélie. Thérèse s’effondre alors en larmes et on doit la coucher. Elle passe une nuit très agitée ; son oncle inquiet fait appel le lendemain à un médecin. Celui-ci diagnostique « une maladie très grave dont jamais aucune enfant n’a été atteinte ». Devant la gravité de son état, on adresse un télégramme à Louis, qui revient en hâte de Paris.
Plusieurs fois par jour, elle souffre de tremblements nerveux, d’hallucinations et de crises de frayeur. Puis elle est prise d’un grand état de faiblesse et, bien qu’elle garde toute sa lucidité, on ne peut la laisser seule. Pourtant, la malade répète qu’elle veut assister à la prise d’habit de Pauline, prévue le 6 avril. Le matin du jour fatidique, après une crise particulièrement forte, Thérèse se lève comme par miracle et, apparemment guérie, se rend avec sa famille au carmel. Elle passe ainsi toute la journée, pleine de gaieté et d’entrain mais le lendemain, c’est une rechute brutale : la malade délire et semble privée de sa raison. Le médecin, très inquiet, ne trouve toujours pas l’origine de son mal. Louis Martin se demande si sa « pauvre petite fille » ne va pas mourir ou sombrer dans la folie.
Toute la famille prie pour Thérèse, on fait dire une neuvaine de messes à l’église Notre-Dame des Victoires à Paris, on place dans sa chambre une statue de la Vierge. Cependant la malade ne retrouve provisoirement la raison que lorsqu’elle reçoit une lettre de sa sœur carmélite, qu’elle lit et relit maintes fois.
Le 13 mai 1883, jour de la Pentecôte, Léonie, Marie et Céline tentent de calmer Thérèse qui ne les reconnaît pas.
Impuissantes à la soulager, elles s’agenouillent au pied du lit et se tournent vers la statue de la Vierge. « Ne trouvant aucun secours sur la terre », la petite Thérèse se tourne elle aussi vers sa « Mère du Ciel ». Thérèse est alors bouleversée par la beauté de la statue et surtout par le sourire qu’elle lui adresse : « Ah ! Pensais-je, la sainte Vierge m’a souri, que je suis heureuse ».
À ce moment, la malade se détend devant ses sœurs stupéfaites. Dès le lendemain, toute trace de la maladie disparaît, si ce n’est deux petites alertes dans le mois suivant. Thérèse demeure fragile mais elle ne souffre à l’avenir d’aucune nouvelle manifestation de ces troubles.
Le médecin ayant conseillé à la famille d’éviter à la fillette toute émotion forte, elle est désormais choyée à l’excès par son entourage.
Fin mai 1883, elle peut reprendre les visites à Pauline, au parloir du carmel. Questionnée par sa sœur Marie, Thérèse qui s’était pourtant promis de garder le secret du sourire de la Vierge finit par tout lui raconter.
Les carmélites crient au miracle et la pressent de questions. Sa joie se change alors en souffrance : elle s’imagine avoir trahi la Vierge. D’autant qu’un doute insidieux s’infiltre en elle : n’a-t-elle pas simulé sa maladie ? « Je me figurais avoir menti. Je ne pouvais me regarder sans un sentiment de profonde horreur. Ah ! Ce que j’ai souffert, je ne pourrai le dire qu’au ciel ! » Le doute et la culpabilité la harcèlent ainsi pendant cinq années.
Première communion et confirmation
Par prudence, on prolonge la convalescence de Thérèse jusqu’aux grandes vacances, qui sont l’occasion pour elle de quitter Lisieux et de faire son « entrée dans le monde ». Pour la première fois, elle retrouve Alençon et les lieux de son enfance mais aussi la tombe de sa mère.
Partout, les Martin sont reçus par les amis de la famille, la bonne bourgeoisie d’Alençon : « Tout était fête autour de moi, j’étais fêtée, choyée, admirée ». Thérèse, qui paraît bien remise de sa maladie, apprécie particulièrement ce monde nouveau pour elle, plein de charmes et de tentations. Elle se laisse éblouir mais n’oublie pas pour autant Pauline et le carmel de Lisieux.
En octobre 1883, c’est la rentrée scolaire avec, enfin, la perspective tant attendue de la première communion. Tout au long de l’année, Thérèse est première en catéchisme. Elle se prépare également aux Buissonnets. Chaque semaine, Pauline lui écrit du carmel : elle conseille à sa sœur des sacrifices quotidiens et des prières à offrir à Jésus.
Thérèse prend ces listes très au sérieux et s’applique à les suivre scrupuleusement. Elle se confie à Marie, qui l’aide en suivant la spiritualité de saint Francois de Sales. La communion est fixée au 8 mai 1884, jour de la profession de Pauline. C’est une période « sans nuage » pour Thérèse.
Pendant la messe de première communion, Thérèse pleure abondamment : larmes de joie et non de peine. Elle décrit toute l’intensité de cette première rencontre mystique : « Ah ! Qu’il fut doux le premier baiser de Jésus à mon âme ! Ce fut un baiser d’amour, je me sentais aimée et je disais aussi : Je vous aime, je me donne à vous pour toujours. Il n’y eut pas de demande, pas de lutte, pas de sacrifice ; depuis longtemps, Jésus et la pauvre petite Thérèse s’étaient regardés et s’étaient compris ».
En recevant l’hostie, elle se sent également et pour toujours en communion avec sa mère au ciel et sa sœur au carmel. La profondeur spirituelle de cette journée n’empêche pas la communiante d’apprécier la fête de famille ainsi que les nombreux cadeaux qu’elle reçoit.
Thérèse a hâte de pouvoir à nouveau recevoir l’Eucharistie mais la communion est soumise à la permission du confesseur. Contre toute espérance, l’abbé Domin l’autorise à communier pour la seconde fois deux semaines plus tard : le 22 mai 1884, jour de l’Ascension.
Pendant l’année qui suit, elle reçoit de grandes grâces mais aussi l’intuition que des souffrances l’attendent. Elle se sent prête à les affronter et éprouve même « un grand désir de la souffrance », tandis que les doutes et scrupules nés de sa maladie disparaissent.
Les vacances de l’été 1884 sont splendides : Thérèse passe le mois d’août chez la mère de sa tante. Ce séjour dans la campagne normande ravit la jeune fille, comme en témoigne Mme Guérin dans une lettre à son mari : « La figure de Thérèse est toujours rayonnante de bonheur ».
Après ces excellentes vacances, la jeune fille fait sa rentrée en octobre 1884, une année scolaire sans histoire, même si elle souffre toujours de la dissipation de certaines camarades de classe.
Les scrupules
En mai 1885, Thérèse se prépare à ce qu’on appelle alors la deuxième communion. Lors de la retraite, suivant la tonalité d’une partie du clergé de l’époque, l’abbé Domin insiste sur les fautes à ne pas commettre, les péchés mortels, la mort et le jugement dernier.
Les « peines d’âme », qui avaient tant tourmenté Thérèse et qui semblaient avoir disparu, se réveillent brusquement. La jeune fille, si fragile, sombre à nouveau dans la « terrible maladie des scrupules ». Thérèse se croit en faute et développe un fort sentiment de culpabilité à propos de tout. Actions et pensées les plus simples deviennent pour elle sujet de trouble. Elle n’ose se confier à Pauline, qui lui paraît si lointaine dans son carmel. Il lui reste Marie, sa « dernière mère », à qui elle raconte désormais tout, y compris ses pensées les plus « extravagantes ». Celle-ci l’aide à préparer ses confessions en laissant de côté toutes ses peurs. Docile, Thérèse lui obéit. Cela a pour effet de cacher sa « vilaine maladie » à ses confesseurs, la privant ainsi de leurs conseils.
Les vacances d’été sont un moment de diversion pour Thérèse. Avec sa sœur Céline, elles passent quinze jours à Trouville, au bord de la mer. La rentrée en octobre 1885 ne commence pas sous les meilleurs auspices. En effet, Céline, la compagne de jeu, la grande sœur toujours prête à la défendre, a terminé ses études. Sa cousine Marie, souvent souffrante, ne reprend pas l’école. Thérèse est seule à l’abbaye. Elle s’efforce de se lier avec des camarades mais en vain. En outre, l’année commence avec une retraite où l’on insiste encore sur le péché, l’enfer et la mort.
Au début de l’année 1886, Thérèse, âgée de treize ans, commence à souffrir de maux de tête. Début mars, les maux de tête deviennent continuels ; devant les absences répétées de la jeune fille, son père se résout à la retirer de l’abbaye. Désormais, elle se rend trois ou quatre fois par semaine chez Mme Papineau pour des leçons particulières. C’est une ambiance très différente chez cette dame de cinquante ans, « bien bonne personne, très instruite mais ayant un peu des allures de vieille fille », qui vit avec sa mère et son chat.
La jeune fille profite de ses nombreux temps libres pour aménager une mansarde des Buissonnets : un « vrai bazar ». Elle y est chez elle et passe des heures à étudier, à dévorer des livres, à méditer et prier.
En juin, on l’envoie de nouveau à Trouville mais sans Céline, elle s’ennuie et tombe malade. Inquiète, sa tante la ramène à Lisieux. Aussitôt, elle recouvre la santé : « Ce n’était que la nostalgie des Buissonnets », reconnaît-elle.
En octobre 1886, sa sœur aînée Marie entre également au Carmel de Lisieux et devient sœur Marie du Sacré-Cœur, tandis que Léonie se fait admettre chez les clarisses. Surpris et peiné, Louis Martin ne conserve avec lui aux Buissonnets que ses deux cadettes. Après le départ de sa « troisième maman », Thérèse passe par une période dépressive et pleure fréquemment.
Ses crises de scrupules atteignent leur paroxysme et elle ne sait à qui se confier, maintenant que Marie est partie au carmel. Elle prie alors spontanément ses quatre frères et sœurs décédés en bas âges. Elle s’adresse à eux avec simplicité, leur demandant d’intercéder pour qu’elle recouvre la paix qui l’a quittée. La réponse ne se fait pas attendre et elle se sent aussitôt apaisée : « Je compris que si j’étais aimée sur la terre, je l’étais aussi dans le ciel ».
Malgré cette guérison qui fait disparaître ses scrupules, Thérèse est toujours excessivement émotive : « J’étais vraiment insupportable par ma trop grande émotivité ». L’adolescente qui va avoir quatorze ans peine à sortir de l’enfance.
La conversion de Noël 1886
Le soir de Noël, Louis Martin et ses filles assistent à la messe de Minuit à la cathédrale mais le cœur n’y est pas. De retour aux Buissonnets, comme chaque année, Thérèse place ses souliers devant la cheminée pour qu’on y dépose ses cadeaux. Fatigué et agacé par cet enfantillage, Louis dit à Céline : « Heureusement que c’est la dernière année ! » Thérèse commence à pleurer puis, brusquement, se reprend. Joyeuse, elle ouvre alors ses cadeaux devant Céline qui n’en revient pas.
Elle explique le mystère de cette conversion dans ses écrits. Parlant de Jésus, elle affirme ainsi qu’« en cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, il me rendit forte et courageuse ». Elle découvre alors la joie dans l’oubli d’elle-même et ajoute :
« Je sentis, en un mot, la charité c entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse ». Brusquement, elle est libérée des défauts et imperfections de son enfance : cette grâce reçue le soir de Noël la fait grandir et entrer dans l’âge adulte. Elle a retrouvé « la force d’âme qu’elle avait perdue » lors de la mort de sa mère et c’était « pour toujours qu’elle devait la conserver ».
Beaucoup de choses changent après cette nuit de Noël 1886, qui marque le début de la troisième partie de sa vie, « la plus belle ». Elle l’appelle la « nuit de [sa] conversion » : « Depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai, pour ainsi dire, une course de géant ».
Quelques semaines avant sa mort, elle reparle de cet événement : « J’ai pensé aujourd’hui à ma vie passée, à l’acte de courage que j’avais fait autrefois à Noël ! Et la louange adressée à Judith m’est revenue à la mémoire : « Vous avez agi avec un courage viril et votre cœur s’est fortifié ». Bien des âmes disent : « mais je n’ai pas la force d’accomplir tel sacrifice ». Qu’elles fassent donc ce que j’ai fait : un grand effort ! Le bon Dieu ne refuse jamais cette première grâce qui donne le courage d’agir ; après cela, le cœur se fortifie et l’on va de victoires en victoires ».
Exécution de Pranzini
Transformée et épanouie, Thérèse se développe sur tous les plans. Elle se rapproche alors de Céline, sa nouvelle confidente. Avec la permission de son confesseur, elle communie quatre à cinq fois par semaine, ce qui la fait pleurer de joie : « Je sentais en mon cœur des élans inconnus jusqu’alors, parfois j’avais de véritables transports d’amour ». Tout l’intéresse et elle lit énormément, notamment L’Imitation de Jésus-Christ qu’elle connaît par cœur et qu’on s’amuse à lui faire réciter quand elle se rend chez les Guérin.
Elle ressent à cette époque le besoin de prier pour la conversion des pécheurs. Les journaux parlent alors abondamment d’un condamné à mort, Henri Pranzini, qu’ils présentent comme un monstre car il n’a jamais exprimé le moindre regret de ses meurtres. L’exécution doit avoir lieu au cours de l’été 1887 et Thérèse décide d’obtenir sa conversion. Elle fait pour cela des sacrifices et prie plus intensément encore. Confiante dans la miséricorde de Dieu, elle lui demande un simple signe de conversion afin d’être encouragée dans ses prières. Lors de son exécution, Pranzini refuse de voir le prêtre mais, au dernier moment, il se retourne et embrasse la croix avant de mourir.
Le récit de la mort de Pranzini, qu’elle lit dans le journal de son père, marque Thérèse et conforte sa vocation : elle doit consacrer sa vie au Carmel et devenir religieuse, afin de prier pour tous les pécheurs.
Elle poursuit ses prières pour Pranzini et demande que des messes soient célébrées pour celui qu’elle appelle son « premier enfant ».
Cet épisode éclaire un aspect capital de la théologie thérésienne, celle de la miséricorde divine : elle est certaine que Dieu a pardonné à Pranzini. Cette vision est d’autant plus radicale que l’opinion publique et les journaux de l’époque n’ont que très peu d’indulgence envers les criminels.
Candidature au carmel
Thérèse se sent désormais prête à entrer au Carmel de Lisieux , elle en a même fixé la date : le 25 décembre 1887, jour anniversaire de sa conversion. Elle sait également qu’il lui faudra surmonter de nombreux obstacles et, songeant peut-être à Jeanne d’Arc, elle se déclare décidée à « conquérir la forteresse du carmel à la pointe de l’épée ».
Il lui faut d’abord obtenir le consentement de sa famille et notamment de son père. Déterminée mais timide, elle hésite avant de lui confier son secret, d’autant que Louis Martin a subi quelques semaines plus tôt une petite attaque qui l’a laissé paralysé pendant plusieurs heures. Le 29 mai 1887, jour de la Pentecôte, après avoir prié toute la journée, elle lui présente sa requête le soir, dans le jardin des Buissonnets. Louis lui objecte sa jeunesse mais il se laisse vite convaincre par sa fille. Il ajoute que Dieu lui fait « un grand honneur de lui demander ainsi ses enfants ».
Ses sœurs sont partagées : Marie cherche à retarder la décision, tandis que Pauline l’encourage. Céline, qui souffre par avance du départ de sa sœur, la soutient néanmoins.
Un obstacle de taille se dresse en octobre 1887 : l’oncle Isidore, subrogé tuteur des filles Martin, met son veto au projet de sa nièce. Prudent, le pharmacien de Lisieux craint le « qu’en-dira-t-on » et, s’il ne met pas en doute la vocation religieuse de Thérèse, il lui demande d’attendre l’âge de dix-sept ans. La jeune fille, confiante malgré tout, se confie à Pauline. Cependant, du 19 au 22 octobre, elle éprouve pour la première fois de sa vie une aridité intérieure. Cette « nuit profonde de l’âme » la désoriente, elle qui a reçu tant de grâces depuis Noël. Devant son désarroi au parloir, Pauline se décide à écrire à Isidore Guérin. Celui-ci, par estime pour sa filleule, donne finalement son accord le 22 octobre.
Thérèse n’est pourtant pas au bout de ses peines, puisqu’elle se heurte maintenant au refus catégorique du chanoine Delatroëtte, supérieur du carmel. Échaudé par l’échec d’une affaire semblable, dont tout le monde parle à Lisieux, il n’accepte plus de postulante de moins de vingt-et-un ans. Seul l’évêque pourrait le faire fléchir. Pour consoler sa fille en larmes, Louis promet de lui faire rencontrer Flavien Hugonin. Celui-ci reçoit Thérèse à Bayeux le 31 octobre et l’écoute exprimer le vœu de se consacrer à Dieu, qu’elle éprouve depuis qu’elle est enfant. Cependant il remet sa décision à plus tard, quand il aura pris l’avis du chanoine Delatroëtte.
Il ne reste plus qu’un espoir : le pape Léon XIII, que Louis Martin doit rencontrer prochainement au cours d’un pèlerinage à Rome organisé par le diocèse de Coutances . Thérèse et Céline seront du voyage, dont le départ est fixé au 4 novembre 1887.
Pèlerinage à Rome
Le Pélerinage auquel se joint la famille Martin est organisé à l’occasion du jubilé de Léon XIII. Emmené par l’évêque de Coutances, il réunit près de deux cents pèlerins, dont soixante-quinze prêtres. En l’absence de Flavien Hugonin, c’est l’abbé Révérony, son vicaire général, qui le représente. Le prix du voyage a opéré une sélection sévère : le quart des pèlerins appartient à la noblesse.
Le rendez-vous étant fixé à Paris, Louis Martin profite de l’occasion pour faire visiter la capitale à ses filles. C’est pendant une messe à Notre-Dame des Victoires, une église chère à Louis, que Thérèse est enfin délivrée du dernier de ses doutes : c’est bien la Vierge qui lui a souri et l’a guérie de sa maladie. Elle lui confie le voyage et sa vocation.
Un train spécial les conduit en Italie, après avoir traversé la Suisse. La jeune fille ne se lasse pas d’admirer les paysages qu’elle découvre pendant le voyage. Elle est consciente de ce qu’elle perdra : « Je me disais : plus tard, à l’heure de l’épreuve, lorsque prisonnière au Carmel, je ne pourrai contempler qu’un petit coin de ciel étoilé, je me souviendrai de ce que je vois aujourd’hui ».
Les pèlerins sont reçus dans les meilleurs hôtels. Autrefois timide et réservée, Thérèse se montre très à l’aise dans tout ce luxe, au milieu de cette bonne société. La benjamine du pèlerinage, vive et jolie avec ses belles toilettes, ne passe pas inaperçue.
Les visites s’enchaînent : Milan, Venise, Bologne, Notre-Dame de Lorette ; enfin, c’est l’arrivée à Rome. Au Colisée, Thérèse brave les interdictions et entre dans l’arène pour baiser le sable où le sang des marthyrs a coulé. Elle demande la grâce d’être martyre pour Jésus, puis ajoute : « Je sentis au fond de l’âme que ma prière était exaucée. » Elle cherche à tout voir, tout visiter… les journées ne sont pas assez longues. D’ailleurs, sa fougue juvénile ne plaît pas à certains ecclésiastiques.
Cependant Thérèse n’oublie pas le but de son voyage. Une lettre reçue de sa sœur Pauline l’encourage à présenter sa requête au pape. Elle lui répond : « C’est demain, dimanche, que je parlerai au Pape ». Le 20 novembre 1887, de bon matin, les pèlerins assistent dans la chapelle pontificale à une messe célébrée par le pape. Puis c’est le moment tant attendu de l’audience : le vicaire général présente chacun à son tour au pape mais le vieil homme de soixante-dix-sept ans étant fatigué, on défend aux pèlerins de lui parler.
Malgré tout, son tour venu, Thérèse s’agenouille et dit en pleurant : « Très Saint-Père, j’ai une grande grâce à vous demander. » Le vicaire explique qu’il s’agit d’une jeune fille qui veut entrer au Camel.
« Mon enfant, faites ce que les supérieurs vous diront », répond le pape. La jeune fille insiste : « Oh ! Très Saint-Père, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien. »
Léon XIII lui rétorque : « Allons… allons… vous entrerez si le Bon Dieu le veut ! » Mais Thérèse souhaite une parole décisive et attend, les mains jointes sur les genoux du pape. Deux gardes doivent alors la porter jusqu’à la sortie.
Le soir même, elle écrit à Pauline pour lui raconter l’échec : « J’ai le cœur bien gros. Cependant, le Bon Dieu ne peut pas me donner des épreuves qui sont au-dessus de mes forces. Il m’a donné le courage de supporter cette épreuve ».
Bien vite, tout le pèlerinage connaît le secret de Thérèse, et même Lisieux puisqu’un journaliste du journal L’Univers publie l’incident,.
Le voyage se poursuit : on visite Pompéi, Naples, Assise ; puis c’est le retour par Pise et Gênes. A Nice, qu’elle atteint le 28 novembre 1887, une lueur d’espoir pour Thérèse : le vicaire général promet d’appuyer sa demande. Le 2 décembre, c’est l’arrivée à Paris et, enfin, le lendemain, le retour à Lisieux.
Certainement, le courage de Thérèse lors de l’audience a bouleversé la situation. Sur le manuscrit autographe folio A65r, elle a écrit : « Ma demande n’avait pas produit un mauvais effet, au contraire. »
Ainsi, Monseigneur Legoux, vicaire général de Coutances, lui a dit en souriant : « Eh bien, comment va notre petite carmélite. » De surcroît, ce voyage est arrivé à point nommé pour sa personnalité en plein développement ; il lui a « plus appris que de longues années d’études ». Pour la première et dernière fois de sa vie, elle a quitté sa Normandie natale : elle a traversé la France, la Suisse, et visité toute l’Italie.
Attentive à tout ce qu’elle voyait et entendait, elle a compris quelque chose de l’histoire des peuples et de l’Église. Notamment, elle qui ne connaissait les prêtres que dans l’exercice de leur ministère, elle les a côtoyés, elle a entendu leurs conversations, pas toujours édifiantes. Elle a découvert qu’ils ne sont pas parfaits, que ce sont simplement des hommes et parfois « des hommes faibles et fragiles ». Elle sait désormais pourquoi le Carmel prie spécialement pour eux : « J’ai compris ma vocation en Italie ».
Elle a appris également à mieux se connaître : elle s’est révélée gaie, pleine d’humour, très à l’aise dans le monde. Elle a pris conscience de sa féminité et de sa beauté, auxquelles les jeunes Italiens ne sont pas restés indifférents. Elle sent qu’elle pourrait choisir la voie d’un brillant mariage : « Facilement, mon cœur se laisserait prendre à l’affection. » Mais sa résolution n’en est que plus forte, et c’est « librement » qu’elle accepte de se faire « prisonnière par amour » au carmel. De retour à Lisieux, elle le reconnaît : « Il y avait de quoi ébranler une vocation peu affermie ».
Autorisation de l’évêque
Dès le lendemain du retour, Thérèse se rend au parloir du carmel, où l’on met au point une stratégie. Mais le chanoine Delatroëtte reste intraitable et se méfie des manœuvres des carmélites. Il rabroue mère Geneviève, la fondatrice du carmel de Lisieux, et mère Marie de Gonzague, l’actuelle mère supérieure, venues plaider la cause de Thérèse. M. Guérin intervient à son tour, mais en vain. Le 14 décembre, Thérèse écrit à Flavien Hugonin et à son vicaire général, à qui elle rappelle la promesse faite à Nice. Humainement, tout a été tenté ; il faut désormais attendre et prier.
Le soir de Noël, date anniversaire de sa conversion, Thérèse assiste à la messe de minuit. Elle ne peut retenir ses larmes, mais elle sent que l’épreuve fait grandir sa foi et son abandon à la volonté divine : elle a eu tort de vouloir imposer une date.
Enfin, le 1er janvier 1888, veille de ses quinze ans, elle reçoit une lettre de mère Marie de Gonzague : l’évêque s’en remet à sa décision. Thérèse est donc attendue au carmel mais, ultime délai fixé sur les conseils de Pauline, elle ne pourra entrer qu’en avril, après les rigueurs du carême. Cette attente est une nouvelle épreuve pour la future postulante, qui y voit pourtant une occasion de se préparer intérieurement.
La date de son départ est finalement fixée au 9 avril 1888, jour de l’Annonciation. Thérèse aura alors quinze ans et trois mois.
À l’époque, une jeune fille pouvait faire sa profession religieuse à dix-huit ans. Il n’était donc pas rare de voir, dans les ordres religieux, des postulantes et des novices ayant à peine seize ans. La précocité de Thérèse, au regard des habitudes de l’époque, n’est donc pas exceptionnelle.
Vie au carmel
Le carmel de Lisieux en 1888
Article détaillé : Ordre du Carmel.
Fondé en 1838, le carmel de Lisieux compte en 1888 vingt-six religieuses. La moyenne d’âge est de quarante-sept ans. Ces femmes, appelées à prier et vivre en communauté, sont issues de classes sociales et de milieux très divers. Leur scolarité s’étant arrêtée tôt, le niveau culturel des religieuses est assez pauvre. Quelques-unes ont pu bénéficier de plus d’instruction ; c’est par exemple le cas des sœurs Martin, de la mère prieure Marie de Gonzague, et de deux ou trois autres religieuses.
Les horaires sont les suivants : en été, lever à 4 h 45. Prière personnelle de 5 h à 6 h. De 6 h à 8 h : office liturgique et messe.
À 8 h, petit déjeuner puis travail.
À 10 h : déjeuner, suivi d’un temps de détente en commun.
À midi, sieste, temps libre en silence.
À 13 h, travail pendant une heure, suivi de l’office liturgique des Vêpres. À 14 h 30 : lecture spirituelle.
15 h : travail.
17 h : prière personnelle.
18 h : dîner, suivi d’une heure de récréation et de l’office des Complies. À 20 h, temps libre en silence. À 21 h, office liturgique. Vers 22 h 30 ou 23 h : coucher.
Les religieuses gardent le silence pendant les repas, où une lecture spirituelle à haute voix est faite. L’hiver, le lever est retardé d’une heure et la sieste de midi supprimée.
On le voit, cette vocation est essentiellement contemplative, avec deux heures de prière personnelle, quatre heures et demie d’offices liturgiques, une demi-heure de lecture spirituelle. Restent cinq heures pour le travail manuel (lessive, cuisine, couture, sacristie…), deux heures de temps libre, en silence, et deux heures de temps de détente en commun.
Pendant la majorité de la vie de Thérèse de Lisieux, la prieure est mère Marie de Gonzague ; de 1874 à 1882, puis de 1886 à 1893 et de 1896 jusqu’à sa mort en 1904.
La prieure, responsable de la communauté, était élue pour trois ans et devait obligatoirement céder sa place tous les six ans. Lorsque Thérèse entre au carmel, mère Marie de Gonzague a cinquante-quatre ans. C’est une femme distinguée, convaincante, et dont le jugement est apprécié par les prêtres de Lisieux. Elle est cependant d’humeur changeante. Jalouse de son autorité, elle l’exerce parfois de façon trop hâtive ou capricieuse, ce qui a pour effet un certain relâchement dans le respect des règles établies.
La période du postulat
Le postulat de Thérèse commence avec son accueil au carmel, le 9 avril 1888. Dès son entrée, le chanoine Delatroëtte lui rappelle qu’il s’y est toujours personnellement opposé. Cependant, son arrivée a été désirée par de nombreuses sœurs, à commencer par mère Marie de Gonzague. Dès lors, Thérèse ne va-t-elle pas trop attirer l’attention sur elle ? Encore si sensible et choyée peu de temps auparavant, réussira-t-elle à s’habituer à ce mode de vie austère ? De plus, avec sœur Agnès de Jésus (Pauline) et sœur Marie du Sacré-Cœur (Marie), les sœurs Martin sont désormais trois dans la communauté. Ne vont-elles pas chercher à recréer l’ambiance familiale des Buissonnets ?
Mais la jeune postulante s’adapte bien à son nouvel environnement : « Les illusions, le Bon Dieu m’a fait la grâce de n’en avoir aucune en entrant au Carmel : j’ai trouvé la vie religieuse telle que je me l’étais figurée, aucun sacrifice ne m’étonna […] ». Ses deux sœurs aînées veulent s’occuper d’elle comme si elles étaient encore aux Buissonnets. C’est alors Thérèse qui les aide à prendre leurs distances. Elle cherche surtout à se conformer à la règle et aux habitudes du carmel, qu’elle apprend chaque jour avec quatre religieuses novices. Plus tard, devenue assistante de la maîtresse des novices, elle répète à quel point le respect de la règle est important, faisant de son expérience une maxime : « Quand toutes manqueraient à la Règle, ce n’est pas une raison pour nous justifier. Chacune devrait agir comme si la perfection de l’Ordre dépendait de sa conduite personnelle ». Thérèse affirme aussi le rôle essentiel de l’obéissance dans la vie religieuse : « Lorsqu’on cesse de regarder la boussole infaillible [de l’obéissance] […], aussitôt l’âme s’égare dans des chemins arides où l’eau de la grâce lui manque bientôt ».
Dès le 17 mai, mère Marie de Gonzague écrit d’elle : « […] Jamais je n’aurais pu croire à un jugement aussi avancé en quinze années d’âge ! Pas un mot à lui dire, tout est parfait ». Pourtant, la mère prieure ne la ménage pas. À chaque rencontre, elle l’humilie d’une façon ou d’une autre, voulant peut-être éprouver sa vocation ou réduire son orgueil. C’est d’autant plus douloureux pour Thérèse qu’elle admire la prieure. Elle aimerait se confier davantage à elle, ou lui demander l’une ou l’autre permission. Elle résiste pourtant à ce désir.
Elle choisit comme père spirituel un prêtre jésuite, le père Pichon. Lors de leur première rencontre, elle fait une confession générale, revenant sur tous ses péchés passés. Elle en ressort profondément délivrée. Ce prêtre, qui a lui-même souffert de la maladie des scrupules, la comprend et la rassure. Il lui dit : « En présence du bon Dieu, de la sainte Vierge, et de tous les saints, je déclare que jamais vous n’avez commis un seul péché mortel ». Quelques mois plus tard, le père Pichon part en mission au Canada. Thérèse ne peut alors lui demander conseil que par écrit et ses réponses se font rares.
Pendant son postulat, Thérèse doit aussi subir quelques brimades d’autres sœurs, en raison de son manque d’aptitude aux travaux manuels. Comme toute religieuse, elle découvre les aléas de la vie en communauté, liés aux différences de tempéraments, de caractères, aux problèmes de susceptibilité ou aux infirmités.
La souffrance la plus vive vient de l’extérieur. Le 23 juin 1888, deux mois après l’entrée au Carmel de la plus jeune de ses filles, Louis Martin, 65 ans, disparaît de son domicile. Le lendemain, il envoie un télégramme du Havre, sans laisser d’adresse. On le retrouve le 27 juin, dans le bureau de poste du Havre. Il est redevenu lucide, mais sa santé mentale n’en est pas moins affectée. Pour Thérèse, qui a toujours aimé et admiré profondément son père, le coup est douloureux. S’y ajoutent la culpabilité de ne pouvoir être à ses côtés pour l’aider et les rumeurs de la ville dont le carmel se fait l’écho : « Si monsieur Martin est devenu fou, n’est-ce pas dû au départ de toutes ses filles en religion, surtout de la plus jeune qu’il aimait tant ? » Sur la base des symptômes notés à l’époque, les médecins pensent aujourd’hui que Louis Martin souffrait en fait d’arthérosclérose cérébrale.
La fin du postulat de Thérèse a lieu le 10 janvier 1889, avec sa prise d’habit, qui marque son entrée au noviciat.
La cérémonie est présidée par l’évêque, Flavien Hugonin. Louis Martin, dont l’état s’est provisoirement stabilisé, peut y assister. Elle porte désormais l’habit des carmélites : la bure brune et le voile (qui est blanc pour les novices). Elle choisit le nom de « sœur Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face ».
Le noviciat
Douze jours à peine après sa prise d’habit, son père a une crise particulièrement grave. Il délire, se croit sur un champ de bataille, empoigne un revolver… Il doit être désarmé de force et est interné à l’asile du Bon Sauveur à Caen.
Pour les sœurs Martin, qui ont toujours vénéré leur père, l’épreuve est terrible, voire incompréhensible. Face à tous les commentaires, Thérèse opte pour le silence.
Elle s’appuie sur la prière, s’aidant de versets de la Bible. L’analyse graphologique, faite au XXème siècle, de ses lettres la montre dans un état de grande tension, parfois au bord de la rupture.
Durant cette période, elle approfondit le sens de sa vocation : mener une vie cachée, prier et offrir ses souffrances pour les prêtres, oublier son amour-propre, multiplier les actes discrets de charité. Elle qui veut devenir une grande sainte ne se fait pas d’illusion sur elle-même : « Je m’appliquais surtout à pratiquer les petites vertus, n’ayant pas la facilité d’en pratiquer les grandes ». Elle s’imprègne de l’œuvre de Jean de la Croix, lecture spirituelle peu commune à l’époque, surtout pour une si jeune religieuse.
La contemplation de la Sainte Face nourrit sa vie intérieure. Il s’agit d’une image représentant le visage défiguré de Jésus lors de sa passion. Elle approfondit sa connaissance et son amour pour le Christ en méditant sur son abaissement à l’aide du passage du Livre d’Isaïe sur le serviteur souffrant (Isaïe 53, 1-2). Cette méditation l’aide aussi à comprendre la situation humiliante de son père.
Elle avait toujours vu ce dernier comme une figure de son « Père du Ciel ». Elle découvre désormais l’épreuve de Louis Martin à travers celle du Christ, humilié et méconnaissable.
Thérèse trouve un réconfort dans l’amitié spirituelle forte qu’elle entretient avec la fondatrice du carmel de Lisieux, mère Geneviève. Celle-ci l’aide et la guide à plusieurs reprises dans sa vie de religieuse.
Thérèse en fait plus tard l’éloge : « […] Je ne vous ai encore rien dit de mon bonheur d’avoir connu notre sainte mère Geneviève. C’est une grâce inappréciable que celle-là ; eh bien, le Bon Dieu qui m’en avait déjà tant accordé a voulu que je vive avec une « Sainte », non point inimitable, mais une Sainte sanctifiée par des vertus cachées et ordinaires ».
Ainsi, mère Geneviève lui conseille de servir Dieu, « avec paix et avec Joie, rappelez-vous, mon enfant, que notre Dieu, c’est le Dieu de la paix ».
Le 8 septembre 1890, à dix-sept ans et demi, elle fait sa profession. Cette cérémonie se passe à l’intérieur du carmel. La jeune carmélite rappelle pourquoi elle répond à cette vocation : « Je suis venue pour sauver les âmes et surtout afin de prier pour les prêtres ». Le 24 septembre 1890 a lieu la cérémonie, publique cette fois, de la prise de voile. Son père ne peut y assister, ce qui attriste fortement Thérèse. C’est toutefois, d’après mère Marie de Gonzague, une religieuse accomplie qui prend le voile : « […] Cette ange d’enfant a dix-sept ans et demi et la raison de trente ans, la perfection religieuse d’une vieille novice, consommée dans l’âme et la possession d’elle-même, c’est une parfaite religieuse […] ».
La vie discrète d’une carmélite
Les années qui suivent sont celles de la maturation de sa vocation. Thérèse prie sans grandes émotions sensibles, mais avec fidélité. Elle évite de se mêler des débats qui troublent parfois la vie communautaire. Elle multiplie les petits actes de charité et d’attention aux autres, rendant de menus services, sans les signaler. Elle accepte en silence les critiques, même celles qui peuvent être injustes et sourit aux sœurs qui sont déplaisantes avec elle. Elle essaie de tout faire, y compris les plus petites choses, par amour et avec simplicité. Elle prie toujours beaucoup pour les prêtres, et particulièrement pour le père Hyacinthe Loyson, célèbre prédicateur qui a été excommunié en 1869 et a ensuite quitté l’Église catholique.
L’aumônier du carmel, l’abbé Youf, est un homme scrupuleux, qui insiste beaucoup sur la peur de l’enfer. Des prédicateurs de retraites spirituelles partagent le même défaut. Cela n’aide pas Thérèse qui vit, en 1891, de « grandes épreuves intérieures de toutes sortes ». Mais la retraite d’octobre 1891 est cette fois prêchée par le père Alexis Prou, qui insiste sur la miséricorde, la confiance et l’abandon entre les mains d’un Dieu aimant. Cela confirme Thérèse dans ses intuitions profondes : « Il me lança à pleine voile sur les flots de la confiance et de l’amour qui m’attiraient si fort mais sur lesquels je n’osais avancer ».
Durant l’hiver 1891-1892, la pandémie de grippe russe s’abat sur le carmel de Lisieux. Quatre religieuses meurent de cette maladie. Toutes les sœurs sont atteintes, à l’exception de trois d’entre elles, dont Thérèse. Celle-ci se dépense sans compter pour ses sœurs alitées. Elle prodigue des soins, participe à l’organisation de la vie du carmel, fait preuve de courage et force d’âme dans l’adversité, notamment quand elle doit préparer l’enterrement de religieuses décédées. La communauté, qui la jugeait parfois peu utile et empruntée, la découvre désormais sous un autre jour.
Sa vie spirituelle se nourrit de plus en plus des Evangiles, qu’elle porte toujours sur elle. Cette habitude n’est pas courante à l’époque. On préfère lire les commentaires de la Bible que de se référer directement à cette dernière. Thérèse y cherche directement « la parole de Jésus », qui l’éclaire dans ses oraisons et sa vie quotidienne.
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